mardi, 05 mai 2009

Roman

 


VIENT DE PARAITRE :

 

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Pour lire la quatrième de couv, découvrir les premiers chapitres
et, éventuellement, commander :

 

http://www.clef-argent.org/malbosque.php

 

 

Sinon, voici un autre extrait, accessible via le lien suivant :

http://www.clef-argent.org/pdf/malbosque_ch6.pdf


ou bien, à lire directement ci-dessous :



Nuit verte

 

Mon hôte vit seul, dans une drôle de maison. Elle est construite sur un piton rocheux qui émerge de la forêt. Un pain de sucre de couleur presque violette, au sommet duquel on aperçoit encore les restes d’une forteresse. La maison trône à l’intérieur de ce qui subsiste de l’enceinte.

L’endroit est isolé et difficilement accessible. Pas de route à proximité. Pas même de chemin. Je suis arrivé par un sentier de chèvres. J’aurais jamais cru tomber sur une habitation en pleine forêt, au crépuscule.

Le type ne doit pas descendre souvent de son nid d’aigle car il dit n’avoir jamais entendu parler du village de Malbosc. Pourtant, c’est bien le diable si j’ai marché une heure.

- Oh, vous savez, dit-il, je connais pas bien la région. Je viens ici pour peindre. Le reste du temps j’habite Brno, en République Tchèque. Il a effectivement un léger accent. Mais j’aurais tout aussi bien dit qu’il venait d’Italie ou des Balkans.

Il me montre ses toiles. Il en a des centaines, empilées sans ménagement dans une remise humide. Certaines sont en mauvais état, moisies ou déchirées. Il me dit que c’est exprès. Son art inclut la prise en compte de la dégradation naturelle de l’objet.

- Je ne vois pas pourquoi on s’entête à restaurer la Chapelle Sixtine. A la fin, il ne restera plus rien d’origine. Quel intérêt ? Il me tend une coupe de fraises au vinaigre balsamique.

- Dans ce cas, pourquoi rafistole-t-on les vieillards ?

- Mais on ne les rend pas immortels. L’homme et ses réalisations sont faits pour occuper le devant de la scène un temps bien déterminé. Le passé ne doit pas s’attarder dans le présent, sinon il le pollue. Je veux dire qu’à trop vouloir conserver des témoignages d’un passé toujours présenté comme plus glorieux, le risque est de se priver de la créativité de la nouvelle génération.

- Entièrement d’accord avec vous, dis-je en mangeant mes fraises. Elles ont un arrière goût de miel d’épicéa. Mais vous conviendrez tout de même que les artistes d’aujourd’hui ne peuvent pas créer ex-nihilo ?

Il rétorque qu’il n’a pas connu son père et que cela ne l’a pas empêché d’en être un à son tour.

Nous passons au salon. La pièce est meublée sans goût. Des objets très anciens, souvent en piteux état, en côtoient d’autres faits de matériaux de récupération. Il me désigne un fauteuil et se laisse négligemment choir sur un rocking-chair bouffé par les vers, lequel, en un craquement sec, se délite littéralement sous son poids, comme s’il avait été fait d’allumettes. S’agrippant à un cheval d’arçon voisin, il réussit à se rétablir sans se faire mal.

- Louisiane, dix-huitième siècle. Foutu.

Il jette un à un les débris dans l’immense cheminée éteinte. Pour cet hiver, ajoute-il en m’adressant un clin d’œil.

 

La terrasse s’avance sur une portion entièrement écroulée du mur d’enceinte. Nous surplombons la chevelure noire de la forêt qui s’étend à perte de vue. Nous avons sorti deux transats. Lui fume une pipe d’eucalyptus. Moi je hume le souffle de la canopée. Je sens la présence réconfortante des arbres. Mais leur contact me manque. J’ai erré une partie de la soirée dans les entrailles d’une gigantesque bête qui m’a digéré lentement. J’ai senti croître en moi quelque chose de sombre, remontant du fond des âges.

Ici, perché au-dessus d’eux, la sensation est plus diffuse. Mais il suffirait que je plonge du haut de cette roche, pour être habité de nouveau. Il suffirait que je m’élance vers cette masse endormie. Ils me réceptionneraient. Sans heurt. Fraternellement.

Mon hôte s’est levé, s’est approché du bord. Lui aussi observe cet océan qui rend possible son île. Il me tourne le dos. D’une bourrade, je pourrais…

- Je n’ai jamais rien compris au règne végétal, murmure-t-il comme pour lui-même. Dans quelle direction vont les arbres ? Quel est leur véritable objectif ? Se rendre maîtres du bas ou du haut ? Pourquoi jouer sur les deux tableaux ?

Il se retourne brusquement vers moi. Vous voyez cette lumière vers là bas ? J’aperçois effectivement une lueur vacillante, au loin. Ce sont des amis qui viennent me rendre visite. Ils seront là dans trois quarts d’heure environ. Vous restez ?

Je réponds que, n’ayant pas d’endroit où dormir, je n’avais pas forcément prévu de repartir, mais que si ma présence est indésirable…

 

Le salon résonne d’un brouhaha assez désagréable. Une quinzaine de personnes sont présentes. Leur arrivée s’est échelonnée sur une paire d’heures. Ma curiosité en éveil, j’ai lutté contre le sommeil pour attendre qu’ils soient tous là.

Pavel m’a finalement dit comment il s’appelait, mais il ne m’a rien expliqué d’autre. L’identité de ses invités. La raison d’une telle réunion. Le pourquoi de cette heure tardive. En quoi ma présence pouvait « ne pas être dénuée d’intérêt ». J’espère seulement ne pas devoir assister à un rite sectaire, ou un truc dans le genre. Ce serait l’endroit idéal pour aller engraisser l’humus du sous-bois.

Afin de me donner une contenance, je déambule, les mains dans les poches, de la terrasse jusqu’aux portes fenêtres du salon. Les gens, assis sur des chaises ou des canapés, des verres à la main, m’ignorent. Parlent entre eux. Le maître de maison est introuvable. Comme toujours, je me demande ce que je fous là.

 

Une voix insistante vient s’insinuer dans mes bribes d’inconscience. J’ouvre les yeux. Penché sur moi, quelqu’un émet des sons incompréhensibles. Je me frotte les paupières. Je distingue dans la pénombre le visage de Pavel qui répète sa phrase, il me dit que ses invités voudraient me saluer avant de reprendre la route.

Je me redresse sur les dalles de la terrasse où, manifestement, je me suis endormi. Les trois portes fenêtres du salon trouent l’obscurité comme des projecteurs de théâtre.

- Comment ça ? Mais…

- Notre réunion est terminée. Quel dommage que vous n’ayez pas pu y prendre part ! Mais vous aviez l’air de dormir si profondément que je n’ai pas osé vous réveiller.

- Quelle heure est-il, je…

- Approximativement cinq heures. Nous avons commencé à minuit.

Je regarde en direction de l’est. Une pâleur mauve décolore un bout de nuit. Je produis un bâillement canin. En passant par une douloureuse position assise, je me mets debout. Je m’étire. Mal au dos. Me gratte la nuque et me retourne.

Ils sont tous là devant moi, l’air un peu mièvre, comme prêts pour une photo de groupe. Il n’y a que des hommes, détail qui m’avait échappé à leur arrivée. Costard-cravate, tous la cinquantaine environ. On dirait un séminaire de chef d’entreprise. Les visages de certains, bien qu’à contre-jour, trahissent une provenance - ou, pour le moins, une origine - exotique.

- Ces messieurs tenaient absolument à vous être présentés. Hier soir, vous avez fait un peu l’asocial, hein ? …mais ils vous pardonnent. Voilà, alors je vous présente d’abord les français : De gauche à droite, Goguigue Apougnaf qui nous vient d’Arles-sur-Tech, Klayag Exidomen qui arrive de Saint-Martin Vésubie et Deïlhi Xifmag qui, d’ordinaire, habite Le Mans. Euh… sans oublier le régional de l’étape : Etansfim Flevor, d’Espalem.

Je fais un petit signe de tête poli. Une lumière grise commence à tempérer le contre-jour. Les visages émergent, un à un.

- Puis, nous avons Esflavio Argonis de Coimbra, Cartifol Blamir de Tamanraset, Sten Tigorn de Manille, Flashowan Glet de Perth, Magon Lavorid de Gorizia, Arreglan Bireck de Bariloche, Knarck Heulm de Ulm, Solivy Oggar d’Antalya, Skinnie Plrös de Sonderborg, Hogle Kramphs de Hastings, Yier Direnskev de Minsk et Ouris Krask de Théssalonique. Ce sont personnalités très importantes dans leur pays d’origine, vous savez…

Je n’en doute pas un instant. Je m’incline le plus respectueusement possible. Ils sont trop nombreux pour que je leur serre la main. Je dis que je suis réellement ravi de faire leur connaissance et les prie de m’excuser pour ma conduite un rien cavalière de la veille. Puis je leur demande humblement s’il m’est permis de prendre connaissance, ne serait-ce que dans les grandes lignes, du thème de leur rencontre. J’aurais ainsi un aperçu de ce à quoi je n’ai pas assisté. Pourquoi je déblatère tout ça ? Je suis mal réveillé, toujours autant mal à l’aise que la veille et plutôt pressé à présent de prendre congé. Ils m’ont l’air d’une sacrée bande de tarés.

C’est Pavel qui me répond. (Dommage, j’aurais aimé entendre parler français les autres.) Il me révèle qu’ils forment une sorte de confrérie dont les membres ont tous pour point commun d’habiter une maison saprolythe.

- Oui, c’est un terme que nous avons forgé pour désigner les habitations qui, comme celle-ci, sont nées, en quelque sorte, de ruines. Très souvent construites avec les matériaux de l’ancien édifice qui les contient, elles n’existent que parce que celui-ci a cessé d’exister.

M. Plrös, par exemple, vit dans une chaumière située au cœur d’un ancien site viking. M. Oggar occupe une villa construite grâce aux pierres prélevées dans la ville souterraine qui s’étend dans le sous-sol de son jardin. M. Lavorid est installé au cœur d’un amphithéâtre celtique, etc.

Ca y est, la conversation de la veille me revient à l’esprit.

- Je comprends… Votre présence en ces lieux vermoulus d’Histoire a pour effet d’accélérer leur vieillissement, n’est-ce pas ? De vider les ruines des bribes de vie qu’elles abritent encore. D’une certaine manière, vous êtes des sortes de vampires du Passé.

Serait-ce l’effet de l’aube ? Je vois quelques visages blêmir. Euh…Pardonnez-moi, c’est peut-être peu flatteur…Les quinze types me regardent bizarrement. Ils n’ont pas l’air spécialement offusqué. Je…

- Non, non, vous avez raison, intervient le régional de l’étape en faisant un pas en avant. C’est une appellation qui nous sied fort bien. Et, se retournant vers notre hôte, l’air entendu, n’est-ce pas, Baron, que notre jeune ami ne pouvait choisir de mot plus approprié ? Et, le peintre d’acquiescer, avec une petite moue énigmatique.

J’aime pas ça. Le jour tarde à se faire. Les costards-cravates s’échangent des regards approbateurs, en ricanant du coin de la bouche, les lèvres serrées, comme pour s’empêcher d’éclater de rire. Ca en serait presque vexant, si mon amour propre n’était pas occulté par un autre sentiment, encore indéfinissable. L’hilarité gagne du terrain. Un des types donne un discret coup de coude à son voisin. L’autre pouffe et sort son mouchoir, comme pour camoufler cela en éternuement. Un grand mouchoir blanc pas très propre.

Un rayon de soleil gicle à la hauteur de leurs visages. Ils me fixent tous, à la fois narquois et attendris. J’aime vraiment pas ça. Je n’ai plus aucun doute sur la nature du sentiment que je sens gonfler en moi. Dans ma tête, j’entends une petite voix qui me dit de ne pas rester là.

Mais c’est trop tard. Comme sous l’effet d’un signal, le groupe s’ébranle dans ma direction, lentement.

Ils se déploient sur la terrasse, me coupant toute retraite vers le salon. Ils se meuvent avec des gestes précis, félins, parfaitement synchrones, dans l’air encore mauve de nuit. Vont-il exécuter une chorégraphie ?

Je recule. Je suis en train de comprendre où je suis tombé. J’aurais préféré une secte. Comme pour confirmer mes soupçons, deux ou trois d’entre eux me sourient, en me faisant signe de m’approcher. Ils ont une très belle dentition.

Ils sont sur moi. Le soleil me prend par la main.

La seule issue, c’est le vide.