dimanche, 01 mars 2009
Le môle et l'alchimiste
Langue de défi, langue de pierre. Phare d'Alexandrie qui, sans se démanteler, serait tombé à la renverse, d'un seul bloc, la nuque vers le large.
Pour Jacopo, un doigt tendu vers le mystère opaque d'une destinée tardive.
Chaque matin, chaque soir, il en arpentait soigneusement les trois cent quinze mètres, en soupesant chacun de ses pas, jusqu'à l'alignement final de bittes d'une fonte si pétrie de rouille qu'elles en paraissaient d'un bois exotique.
Le regard se mettait alors à inspecter ces marches velues et gluantes de bout du monde qui ne descendent vers nulle part, puis remontait en glissant sur les ondulations satinées de l'Adriatique, jusqu'au butoir de l'horizon - mer et ciel hermétiquement unis en inaccessible clap de fin.
Un rituel immuable qui, chez Jacopo, n'avait aucune fonction méditative, ni même la moindre vertu apaisante. C'est par pur hasard géographique et architectural qu'il tournait le dos à la ville - à une partie de la ville, puisque celle-ci était tapie au fond d'une baie semi-circulaire. Lorsque le regard se faisait prolongement télescopique du môle, perpendiculaire au bord de mer, un plateau karstique s'offrait alors - mais à un coin d'oeil droit seulement - dans sa brumeuse rigidité constellée d'amas aléatoires de taches couleur peau. Le côté gauche, quant à lui, laissait plus de champ au balayage oculaire. Ses jetées successives qui se superposaient en un enchevêtrement disgracieux de constructions hétéroclites (hangars, antennes, mats de bateaux, phares de toutes dimensions) ne retenaient que très rarement une attention entièrement absorbée par l'irrésistible attraction du large.
Jacopo tournait le dos à la ville, mais ce n'était aucunement pour lui échapper. Au contraire, il semblait s'en draper douillettement les épaules comme l'on fait d'une couverture, le soir à la veillée. Son être, désormais minéralisé par tant d'années à vivre en son sein, s'offrait plutôt à l'horizon en prolongement, en ambassadeur de celle-ci.
Car pour Jacopo, il y avait toujours eu quelque chose d'absurde, d'incompréhensible dans l'inachèvement de cette avenue extravagante s'élançant vers le large, et il aurait voulu que chacune de ses visites au môle ajoutât de la substance à son extrémité, comme pour permettre à l'agglomération de croître encore un peu, de gagner du terrain sur la mer, cet espace inutile dont la solitude immaculée narguait trop souvent le pléthorique amoncellement qui lui faisait face. Que ne pouvait-il tricoter des tentacules à T*** afin de masquer la mouvance saumâtre ! Ces milliers d'allées venues sur la jetée, infinité de minutes, myriades de secondes, Jacopo aurait voulu les voir se concrétionner telle l'écume de mer dont on façonne les pipes. Voir transformer toutes ces poussières de temps en matière, ses propres attentes en blocs de pierres. Puis parcourir l'espace ainsi solidifié afin d'aller toucher du doigt, à pied sec, ce qui se dérobait sans cesse. Traquer en fin de compte l'horizon jusque dans sa tanière, là, tout au fond, quelque part entre Demain et Jamais.
C'est un après-midi d'hiver, alors qu'un vent sec et glacial originaire de Sibérie mugissait entre les haubans, que Jacopo, de retour de sa promenade rituelle quotidienne, perçut dans la pénombre croissante le premier signe que la ville était en train de lui répondre.
[...]
Pour lire l'intégralité de cette nouvelle
dans l'e-anthologie fantastique du
Codex Atlanticus :
http://www.clef-argent.org/pdf/ecodex.pdf
15:36 Publié dans Lisez du BAILLY ! | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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