mardi, 05 mai 2009
Roman
VIENT DE PARAITRE :

http://www.clef-argent.org/malbosque.php
Sinon, voici un autre extrait, accessible via le lien suivant :
http://www.clef-argent.org/pdf/malbosque_ch6.pdf
Nuit verte
Mon hôte vit seul, dans une drôle de maison. Elle est construite sur un piton rocheux qui émerge de la forêt. Un pain de sucre de couleur presque violette, au sommet duquel on aperçoit encore les restes d’une forteresse. La maison trône à l’intérieur de ce qui subsiste de l’enceinte.
L’endroit est isolé et difficilement accessible. Pas de route à proximité. Pas même de chemin. Je suis arrivé par un sentier de chèvres. J’aurais jamais cru tomber sur une habitation en pleine forêt, au crépuscule.
Le type ne doit pas descendre souvent de son nid d’aigle car il dit n’avoir jamais entendu parler du village de Malbosc. Pourtant, c’est bien le diable si j’ai marché une heure.
- Oh, vous savez, dit-il, je connais pas bien la région. Je viens ici pour peindre. Le reste du temps j’habite Brno, en République Tchèque. Il a effectivement un léger accent. Mais j’aurais tout aussi bien dit qu’il venait d’Italie ou des Balkans.
Il me montre ses toiles. Il en a des centaines, empilées sans ménagement dans une remise humide. Certaines sont en mauvais état, moisies ou déchirées. Il me dit que c’est exprès. Son art inclut la prise en compte de la dégradation naturelle de l’objet.
- Je ne vois pas pourquoi on s’entête à restaurer la Chapelle Sixtine. A la fin, il ne restera plus rien d’origine. Quel intérêt ? Il me tend une coupe de fraises au vinaigre balsamique.
- Dans ce cas, pourquoi rafistole-t-on les vieillards ?
- Mais on ne les rend pas immortels. L’homme et ses réalisations sont faits pour occuper le devant de la scène un temps bien déterminé. Le passé ne doit pas s’attarder dans le présent, sinon il le pollue. Je veux dire qu’à trop vouloir conserver des témoignages d’un passé toujours présenté comme plus glorieux, le risque est de se priver de la créativité de la nouvelle génération.
- Entièrement d’accord avec vous, dis-je en mangeant mes fraises. Elles ont un arrière goût de miel d’épicéa. Mais vous conviendrez tout de même que les artistes d’aujourd’hui ne peuvent pas créer ex-nihilo ?
Il rétorque qu’il n’a pas connu son père et que cela ne l’a pas empêché d’en être un à son tour.
Nous passons au salon. La pièce est meublée sans goût. Des objets très anciens, souvent en piteux état, en côtoient d’autres faits de matériaux de récupération. Il me désigne un fauteuil et se laisse négligemment choir sur un rocking-chair bouffé par les vers, lequel, en un craquement sec, se délite littéralement sous son poids, comme s’il avait été fait d’allumettes. S’agrippant à un cheval d’arçon voisin, il réussit à se rétablir sans se faire mal.
- Louisiane, dix-huitième siècle. Foutu.
Il jette un à un les débris dans l’immense cheminée éteinte. Pour cet hiver, ajoute-il en m’adressant un clin d’œil.
La terrasse s’avance sur une portion entièrement écroulée du mur d’enceinte. Nous surplombons la chevelure noire de la forêt qui s’étend à perte de vue. Nous avons sorti deux transats. Lui fume une pipe d’eucalyptus. Moi je hume le souffle de la canopée. Je sens la présence réconfortante des arbres. Mais leur contact me manque. J’ai erré une partie de la soirée dans les entrailles d’une gigantesque bête qui m’a digéré lentement. J’ai senti croître en moi quelque chose de sombre, remontant du fond des âges.
Ici, perché au-dessus d’eux, la sensation est plus diffuse. Mais il suffirait que je plonge du haut de cette roche, pour être habité de nouveau. Il suffirait que je m’élance vers cette masse endormie. Ils me réceptionneraient. Sans heurt. Fraternellement.
Mon hôte s’est levé, s’est approché du bord. Lui aussi observe cet océan qui rend possible son île. Il me tourne le dos. D’une bourrade, je pourrais…
- Je n’ai jamais rien compris au règne végétal, murmure-t-il comme pour lui-même. Dans quelle direction vont les arbres ? Quel est leur véritable objectif ? Se rendre maîtres du bas ou du haut ? Pourquoi jouer sur les deux tableaux ?
Il se retourne brusquement vers moi. Vous voyez cette lumière vers là bas ? J’aperçois effectivement une lueur vacillante, au loin. Ce sont des amis qui viennent me rendre visite. Ils seront là dans trois quarts d’heure environ. Vous restez ?
Je réponds que, n’ayant pas d’endroit où dormir, je n’avais pas forcément prévu de repartir, mais que si ma présence est indésirable…
Le salon résonne d’un brouhaha assez désagréable. Une quinzaine de personnes sont présentes. Leur arrivée s’est échelonnée sur une paire d’heures. Ma curiosité en éveil, j’ai lutté contre le sommeil pour attendre qu’ils soient tous là.
Pavel m’a finalement dit comment il s’appelait, mais il ne m’a rien expliqué d’autre. L’identité de ses invités. La raison d’une telle réunion. Le pourquoi de cette heure tardive. En quoi ma présence pouvait « ne pas être dénuée d’intérêt ». J’espère seulement ne pas devoir assister à un rite sectaire, ou un truc dans le genre. Ce serait l’endroit idéal pour aller engraisser l’humus du sous-bois.
Afin de me donner une contenance, je déambule, les mains dans les poches, de la terrasse jusqu’aux portes fenêtres du salon. Les gens, assis sur des chaises ou des canapés, des verres à la main, m’ignorent. Parlent entre eux. Le maître de maison est introuvable. Comme toujours, je me demande ce que je fous là.
Une voix insistante vient s’insinuer dans mes bribes d’inconscience. J’ouvre les yeux. Penché sur moi, quelqu’un émet des sons incompréhensibles. Je me frotte les paupières. Je distingue dans la pénombre le visage de Pavel qui répète sa phrase, il me dit que ses invités voudraient me saluer avant de reprendre la route.
Je me redresse sur les dalles de la terrasse où, manifestement, je me suis endormi. Les trois portes fenêtres du salon trouent l’obscurité comme des projecteurs de théâtre.
- Comment ça ? Mais…
- Notre réunion est terminée. Quel dommage que vous n’ayez pas pu y prendre part ! Mais vous aviez l’air de dormir si profondément que je n’ai pas osé vous réveiller.
- Quelle heure est-il, je…
- Approximativement cinq heures. Nous avons commencé à minuit.
Je regarde en direction de l’est. Une pâleur mauve décolore un bout de nuit. Je produis un bâillement canin. En passant par une douloureuse position assise, je me mets debout. Je m’étire. Mal au dos. Me gratte la nuque et me retourne.
Ils sont tous là devant moi, l’air un peu mièvre, comme prêts pour une photo de groupe. Il n’y a que des hommes, détail qui m’avait échappé à leur arrivée. Costard-cravate, tous la cinquantaine environ. On dirait un séminaire de chef d’entreprise. Les visages de certains, bien qu’à contre-jour, trahissent une provenance - ou, pour le moins, une origine - exotique.
- Ces messieurs tenaient absolument à vous être présentés. Hier soir, vous avez fait un peu l’asocial, hein ? …mais ils vous pardonnent. Voilà, alors je vous présente d’abord les français : De gauche à droite, Goguigue Apougnaf qui nous vient d’Arles-sur-Tech, Klayag Exidomen qui arrive de Saint-Martin Vésubie et Deïlhi Xifmag qui, d’ordinaire, habite Le Mans. Euh… sans oublier le régional de l’étape : Etansfim Flevor, d’Espalem.
Je fais un petit signe de tête poli. Une lumière grise commence à tempérer le contre-jour. Les visages émergent, un à un.
- Puis, nous avons Esflavio Argonis de Coimbra, Cartifol Blamir de Tamanraset, Sten Tigorn de Manille, Flashowan Glet de Perth, Magon Lavorid de Gorizia, Arreglan Bireck de Bariloche, Knarck Heulm de Ulm, Solivy Oggar d’Antalya, Skinnie Plrös de Sonderborg, Hogle Kramphs de Hastings, Yier Direnskev de Minsk et Ouris Krask de Théssalonique. Ce sont personnalités très importantes dans leur pays d’origine, vous savez…
Je n’en doute pas un instant. Je m’incline le plus respectueusement possible. Ils sont trop nombreux pour que je leur serre la main. Je dis que je suis réellement ravi de faire leur connaissance et les prie de m’excuser pour ma conduite un rien cavalière de la veille. Puis je leur demande humblement s’il m’est permis de prendre connaissance, ne serait-ce que dans les grandes lignes, du thème de leur rencontre. J’aurais ainsi un aperçu de ce à quoi je n’ai pas assisté. Pourquoi je déblatère tout ça ? Je suis mal réveillé, toujours autant mal à l’aise que la veille et plutôt pressé à présent de prendre congé. Ils m’ont l’air d’une sacrée bande de tarés.
C’est Pavel qui me répond. (Dommage, j’aurais aimé entendre parler français les autres.) Il me révèle qu’ils forment une sorte de confrérie dont les membres ont tous pour point commun d’habiter une maison saprolythe.
- Oui, c’est un terme que nous avons forgé pour désigner les habitations qui, comme celle-ci, sont nées, en quelque sorte, de ruines. Très souvent construites avec les matériaux de l’ancien édifice qui les contient, elles n’existent que parce que celui-ci a cessé d’exister.
M. Plrös, par exemple, vit dans une chaumière située au cœur d’un ancien site viking. M. Oggar occupe une villa construite grâce aux pierres prélevées dans la ville souterraine qui s’étend dans le sous-sol de son jardin. M. Lavorid est installé au cœur d’un amphithéâtre celtique, etc.
Ca y est, la conversation de la veille me revient à l’esprit.
- Je comprends… Votre présence en ces lieux vermoulus d’Histoire a pour effet d’accélérer leur vieillissement, n’est-ce pas ? De vider les ruines des bribes de vie qu’elles abritent encore. D’une certaine manière, vous êtes des sortes de vampires du Passé.
Serait-ce l’effet de l’aube ? Je vois quelques visages blêmir. Euh…Pardonnez-moi, c’est peut-être peu flatteur…Les quinze types me regardent bizarrement. Ils n’ont pas l’air spécialement offusqué. Je…
- Non, non, vous avez raison, intervient le régional de l’étape en faisant un pas en avant. C’est une appellation qui nous sied fort bien. Et, se retournant vers notre hôte, l’air entendu, n’est-ce pas, Baron, que notre jeune ami ne pouvait choisir de mot plus approprié ? Et, le peintre d’acquiescer, avec une petite moue énigmatique.
J’aime pas ça. Le jour tarde à se faire. Les costards-cravates s’échangent des regards approbateurs, en ricanant du coin de la bouche, les lèvres serrées, comme pour s’empêcher d’éclater de rire. Ca en serait presque vexant, si mon amour propre n’était pas occulté par un autre sentiment, encore indéfinissable. L’hilarité gagne du terrain. Un des types donne un discret coup de coude à son voisin. L’autre pouffe et sort son mouchoir, comme pour camoufler cela en éternuement. Un grand mouchoir blanc pas très propre.
Un rayon de soleil gicle à la hauteur de leurs visages. Ils me fixent tous, à la fois narquois et attendris. J’aime vraiment pas ça. Je n’ai plus aucun doute sur la nature du sentiment que je sens gonfler en moi. Dans ma tête, j’entends une petite voix qui me dit de ne pas rester là.
Mais c’est trop tard. Comme sous l’effet d’un signal, le groupe s’ébranle dans ma direction, lentement.
Ils se déploient sur la terrasse, me coupant toute retraite vers le salon. Ils se meuvent avec des gestes précis, félins, parfaitement synchrones, dans l’air encore mauve de nuit. Vont-il exécuter une chorégraphie ?
Je recule. Je suis en train de comprendre où je suis tombé. J’aurais préféré une secte. Comme pour confirmer mes soupçons, deux ou trois d’entre eux me sourient, en me faisant signe de m’approcher. Ils ont une très belle dentition.
Ils sont sur moi. Le soleil me prend par la main.
La seule issue, c’est le vide.
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dimanche, 01 mars 2009
Le môle et l'alchimiste
Langue de défi, langue de pierre. Phare d'Alexandrie qui, sans se démanteler, serait tombé à la renverse, d'un seul bloc, la nuque vers le large.
Pour Jacopo, un doigt tendu vers le mystère opaque d'une destinée tardive.
Chaque matin, chaque soir, il en arpentait soigneusement les trois cent quinze mètres, en soupesant chacun de ses pas, jusqu'à l'alignement final de bittes d'une fonte si pétrie de rouille qu'elles en paraissaient d'un bois exotique.
Le regard se mettait alors à inspecter ces marches velues et gluantes de bout du monde qui ne descendent vers nulle part, puis remontait en glissant sur les ondulations satinées de l'Adriatique, jusqu'au butoir de l'horizon - mer et ciel hermétiquement unis en inaccessible clap de fin.
Un rituel immuable qui, chez Jacopo, n'avait aucune fonction méditative, ni même la moindre vertu apaisante. C'est par pur hasard géographique et architectural qu'il tournait le dos à la ville - à une partie de la ville, puisque celle-ci était tapie au fond d'une baie semi-circulaire. Lorsque le regard se faisait prolongement télescopique du môle, perpendiculaire au bord de mer, un plateau karstique s'offrait alors - mais à un coin d'oeil droit seulement - dans sa brumeuse rigidité constellée d'amas aléatoires de taches couleur peau. Le côté gauche, quant à lui, laissait plus de champ au balayage oculaire. Ses jetées successives qui se superposaient en un enchevêtrement disgracieux de constructions hétéroclites (hangars, antennes, mats de bateaux, phares de toutes dimensions) ne retenaient que très rarement une attention entièrement absorbée par l'irrésistible attraction du large.
Jacopo tournait le dos à la ville, mais ce n'était aucunement pour lui échapper. Au contraire, il semblait s'en draper douillettement les épaules comme l'on fait d'une couverture, le soir à la veillée. Son être, désormais minéralisé par tant d'années à vivre en son sein, s'offrait plutôt à l'horizon en prolongement, en ambassadeur de celle-ci.
Car pour Jacopo, il y avait toujours eu quelque chose d'absurde, d'incompréhensible dans l'inachèvement de cette avenue extravagante s'élançant vers le large, et il aurait voulu que chacune de ses visites au môle ajoutât de la substance à son extrémité, comme pour permettre à l'agglomération de croître encore un peu, de gagner du terrain sur la mer, cet espace inutile dont la solitude immaculée narguait trop souvent le pléthorique amoncellement qui lui faisait face. Que ne pouvait-il tricoter des tentacules à T*** afin de masquer la mouvance saumâtre ! Ces milliers d'allées venues sur la jetée, infinité de minutes, myriades de secondes, Jacopo aurait voulu les voir se concrétionner telle l'écume de mer dont on façonne les pipes. Voir transformer toutes ces poussières de temps en matière, ses propres attentes en blocs de pierres. Puis parcourir l'espace ainsi solidifié afin d'aller toucher du doigt, à pied sec, ce qui se dérobait sans cesse. Traquer en fin de compte l'horizon jusque dans sa tanière, là, tout au fond, quelque part entre Demain et Jamais.
C'est un après-midi d'hiver, alors qu'un vent sec et glacial originaire de Sibérie mugissait entre les haubans, que Jacopo, de retour de sa promenade rituelle quotidienne, perçut dans la pénombre croissante le premier signe que la ville était en train de lui répondre.
[...]
Pour lire l'intégralité de cette nouvelle
dans l'e-anthologie fantastique du
Codex Atlanticus :
http://www.clef-argent.org/pdf/ecodex.pdf
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jeudi, 08 mai 2008
DIFFÉRENTES LECTURES DE “AUCUN FONDEMENT LOGIQUE”
cf "Un petit compte à méditer en ces temps tout autre que pacisfistes" (note du 5 janvier 2008)
-1/ Interprétation religieuse : c’est l’intervention divine qui a fait fausser les calculs des hommes pour faire en sorte que les châteaux soient trop éloignés.
-2/ Interprétation pacifiste (optimiste) : les preuves de l’absurdité de la guerre finissent toujours par s’imposer, les hommes finissent toujours par devenir raisonnables.
-3/ Interprétation militaire : gare à l’erreur de stratégie dans les mouvements de troupes et la ligne de front. Syndrome du canonnier : un coup trop près, un coup trop loin.
-4/ Interprétation lafarguienne : gloire à la paresse (et non à un prétendu humanisme) qui elle seule a interrompu la guerre et permis qu’il ne s’entretuent pas tous.
-5/ Interprétation rationnelle : cette histoire n’a réellement “aucun fondement logique” : deux châteaux aussi près l’un de l’autre ne peuvent être en guerre. Ce texte est un joyeux exercice de style, un petit conte absurde qui n’a d’autre prétention que de divertir (et en premier lieu l’auteur lui-même).
-6/ Interprétation terroriste : Si l’on voulait vraiment détruire l’ennemi, il ne fallait pas craindre de bombarder le château d’en face, même au risque de voir s’écrouler le nôtre. Il faut aller jusqu’au bout de son idéologie pour faire triompher sa cause, même au prix de sa propre existence.
-7/ Interprétation pessimiste : L’espèce humaine tendra toujours vers son auto-anéantissement. Les périodes de paix ne sont que des pauses dues au hasard ou à tout autre raison née d’un calcul quelconque. La paix est une anomalie, un îlot “miraculeux” qui ne peut s’installer durablement que grâce à une séparation nette des territoires des peuples (no man’s land, océans, murailles, etc.)
-8/ Interprétation historiciste : si la guerre s’est interrompue c’est parce que le niveau technologique des belligérants ne leur a pas permis de disposer d’armes à plus longue portée pour poursuivre la guerre.
-9/ Interprétation marxiste : ce texte est une métaphore de l’exploitation esclavagiste de la classe ouvrière qui paye un tribut au moins aussi lourd en temps de paix qu’en temps de guerre.
-10/ Interprétation psychanalytique : si deux personnes ayant des conflits de personnalité s’éloignent suffisamment l’une de l’autre, il y a fort à parier que ces problèmes se régleront.
AMIS LISEURS, VOYEZ-VOUS D'AUTRES INTERPRETATIONS POSSIBLES ?
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samedi, 05 janvier 2008
Un petit conte à méditer, en ces temps tout autre que pacifistes...
Aucun fondement logique
Il était une fois deux châteaux qui se faisaient la guerre.
Malheureusement, ces derniers étaient situés trop près l’un de l’autre, de sorte qu’aucune des parties n’osait bombarder l’ennemi de peur de voir la forteresse adverse s’effondrer sur son propre édifice.
Les deux seigneurs décidèrent donc un jour de déplacer leur château respectif afin d’augmenter la distance entre eux.
Il fallut des efforts surhumains, des années de travaux pharaoniques pour démonter les citadelles pierre par pierre. Beaucoup d’ouvriers moururent. Cela fit bien plus de dégâts qu’une guerre.
Finalement, l’on arriva au bout de l’ouvrage : une vaste plaine séparait désormais les belligérants. Il était temps de reprendre les hostilités.
Mais lorsque la bataille s’engagea, on s’aperçut, ô surprise, que les boulets de canon n’atteignaient plus la forteresse d’en face : les adversaires se trouvaient bel et bien trop loin les uns des autres.
Opérer un nouveau rapprochement supposait de nouveaux travaux pharaoniques. On n’en eut pas le courage de part et d’autre.
Ainsi prit fin un conflit qui, du reste, n’avait aucun fondement logique.
in Casse n°19-20 (été 1996)
09:55 Publié dans Lisez du BAILLY ! | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
jeudi, 25 janvier 2007
Au creux des heures veuves
C’est l’appel lugubre de l’animal. Cet animal qui se souvient. Trop bien. Trop longtemps après. Chaque nuit d’un été si bleu. Paisible, aux grillons dans l’herbe rêche.
Chaque nuit, aux mêmes alentours, quelques heures avant le jour, survient l’heure du chien.
De sa plainte aiguë, tenace, répétitive il devance de peu le chant éraillé des cages à fientes. D’où le coq imperturbable et programmé claironne aux humains une leçon bien apprise.
Le chien aussi connaît sa leçon. Les matins d’indigo aux préparatifs feutrés, la piste humide dans le vallon baigné d’ombre et de brume, les cavalcades aveugles sous les chênes kermès et les troncs glissants des pistachiers. Et ce goût sur sa langue, sa gueule à peine refermée sur un cou souple et chaud.
L’animal se souvient, dans sa longue plainte lancinante, invariante depuis des lunes. Depuis que le maître ne vient plus. Chaque nuit, au petit matin, il ressent l’appel des taillis et invoque la venue de l’absent.
Les deux grosses jambes, ces compagnes de traque, si brutales, si maladroites dans les éboulis. L’écho des chutes de pierres dans le ravin, qui rabattait le gibier. Ce grand corps essoufflé, ficelé dans un tissu grossier, sa toux du matin si peu discrète, ses grosses paluches, même lorsqu’elles cognaient fort sur son arrière-train. Il ne reviendrait plus.
Quoi de plus inacceptable ? Il ne reviendrait plus. Que signifie cela pour un animal, rompu au même cérémonial depuis tant d’années ?
Il ne reviendrait plus, son grand corps renversé sur une souche, cette position étrange, absurde, recroquevillé sur son fusil, sans réaction, les ongles noirs de terre, les moustaches collées, poisseuses.
Il ne reviendrait plus. Seulement, l’animal refusait d’y croire. Ses jappements l’avaient toujours fait apparaître. Tôt ou tard. Faisant irruption, rageur, hors de l’ombre de la bâtisse, imposant le silence. Il suffisait de l’appeler toute la nuit. Au petit matin, c’est sûr, il surgirait, peut-être un peu remonté mais qu’importe.
Jusqu’à l’épuisement.
Dormir tout le jour durant, dans l’été qui grille sur place. Et, aux heures fraîches, recommencer. Il finirait bien par venir le chercher, on irait courir la colline, comme avant...
Immuable, l’heure du chien ponctue les nuits qui succèdent aux nuits, douloureuses, pathétiques, irréfragables dans l’infinie douceur des gargouillis d’insectes.
Et chacune de ces fois, sans exception, bien qu’englué dans un lointain sommeil moite, je sens s’infiltrer jusqu’à moi le cri décoloré de l’animal veuf.
in Bestiaire du Jardin, Le Jardin d’Essai, (2001)
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vendredi, 17 novembre 2006
Phagocytose
J’aime cette ville de merde. J’aime sa crasse, ses façades ravagées, le découpage agressif de ses rues : murs noirs, couloirs à smog. J’aime cette odeur brumeuse et acide qui brouille les sens, fausse les distances.
Je suis étourdi par autant de mouvement, de désordre dans un décor aussi désespérément statique, inamovible, granitique. Blocs de pierre morte. Escaliers perdus. Assauts de touffes d’herbe sale. Etourdi par tous ces bruits rugueux, dentelé, acérés. Donne envie de vrombir.
J’aime ces agressions. Je croîs avec elles, elles me prêtent de leur substance.
Lorsque j’arpente ces montées raides, bosselées et que ma nuque s’enserre dans un carcan de froid de stress de rage jubilatoire, je sais que la ville se retranche en moi, y concentre toujours plus de matière. Me minéralise.
C’est comme cela que je la souffre, mandibules crispées, et que je me sens fort en son sein.
Gueuse de ville, ton éternité - je le sais, réside dans ton immobile chaos, dans ton refus de me devenir.
Paru dans l’anthologie « Villes au bord du monde », Le Jardin d’Essai, (2000).
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lundi, 26 juin 2006
La dispersion
(Paru dans l'anthologie "Nos pirates", Ed. Nestiveqnen, 2002.)
Il arrivait au capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta d'être fort soucieux, et pour tout dire, bien embêté. En effet, à chaque nouvel abordage, l'homme y laissait une part de lui-même. Jour après jour, il semait de bouts de son corps aux quatre coins du globe.
Le Quartier-maître Cappen - dit “La Lentille” - soutenait que c'était à cause de ses ascendants. On n'a pas impunément, disait-il en clignant de l'oeil, une généalogie aussi morcelée. Ce devait être une sorte de prédestination à la polymorphie, à la dispersion. Les voix du Seigneur étant plus opaques qu'un brouillard patagonien, il n'y avait selon lui qu'à se résigner et continuer à se vouer corps et âme à la flibuste, seul gagne-pain auquel son appartenance à des familles aux intérêts aussi incompatibles lui permettait de recourir.
Mais Cappen, en bon admirateur de Voltaire, aimait à gloser sur ceux dont il ne partageait point le sort, et force est d'avouer que le destin semblait bel et bien avoir une dent contre le capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta. Une dent d'autant plus injustifiée que tardive, car les vingt premières années passées à sillonner les océans à bord du Plymouth se déroulèrent sans anicroche. Tout au plus quelques égratignures - incontournable pour qui choisit de tendre des embuscades sur la route des Amériques - auxquelles vint s'ajouter, honteusement dissimulée par l'intéressé, la luxation du gros orteil gauche lors d'une glissade dans la cour pavée d'un bouge de Valparaíso. Une fortune, donc, si favorable au capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta, que celui-ci avait fini par se croire protégé par quelque bonne étoile.
Jusqu'au jour où, au cours d'une interception de routine n'ayant pas fait la moindre victime, une vilaine écharde vint se loger dans un coin de l'oeil droit du capitaine, provoquant chez lui une infection et, quelque temps après, la perte définitive de la vision en relief. Ce regrettable incident fut suivi de très près par l'amputation malencontreuse de l'orteil autrefois luxé (comme quoi le lointain bobo avait été prémonitoire) à l'occasion d'un massacre de sauvages Alakalufes au large du Cap Horn. Dès lors, la machine était lancée : il ne se passa de bataille (navale ou terrienne) sans que le capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta ne se départît - plus ou moins violemment - d'une parcelle de sa personne. L'oreille droite (sabre) lors d'un duel avec feu son second. La main gauche (poulie) pendant l'abordage d'un navire hollandais étrangement désert qui semblait se mouvoir sans équipage et se défendre tout seul, en faisant claquer ses voiles. La cheville droite (requin) à l'occasion d'un éperonnage nocturne préalablement fort arrosé.
Etc.
Une logique semblait toutefois présider à tout ceci : le sort, malicieux, s'acharnait tantôt à dextre, tantôt à senestre, si bien que le capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta diminuait de taille et de volume, certes, mais de manière relativement symétrique, ce qui permettait le maintient d'un minimum de dignité. Le Quartier-maître Cappen, ainsi que le coq Guéluy devaient redoubler d'imagination pour forger à chaque nouvelle amputation un sobriquet adéquat. Ainsi le capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta fut-il (à son insu) successivement surnommé : “Le Cyclope”, “Dix-moins-un”, “Jeannot Lapin”, “Moignon”, “Le flamant rose”, “Chaise-à-porteurs”, “Crabe violoniste”, jusqu'à ce que la logique implacable de cet invraisemblable démantèlement ne fît plus du capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta qu‘un simple homme tronc (“Fly-buste”), toujours stoïque, quoique légèrement inquiet de la tournure que prenaient les choses et que ses hommes avaient arrimé au grand mât afin qu'il pût diriger les opérations. De là, il s'époumonnait à loisir, semi-gesticulant et hémi-trépignant tel un quartier de viande boucanée habité par des démons vaudous, désespérément décoratif mais ô combien totémique ! Tandis que mouettes et goélands, lestes et voraces, s’activaient à le faire diminuer encore.
Un jour, au large de l’île Bourbon, Le Playmoubh s'attaqua à un gros client qui lui donna bien du fil à retordre. Un boulet de canon bien ajusté vint abattre le grand mât de la goélette, décapitant du même coup le malheureux capitaine Andrew Joao Von Caltanissetta.
Après la bataille, que ses hommes mirent (en souvenir de leur chef défunt) un point d'honneur à ne pas perdre, le maître-queue Guéluy - sourire duveteux reliant deux grandes esgourdes - commença à préparer pour ses frères de délicieuses alouettes sans tête.
Un délicat fumet vint titiller les narines du mousse - un garçonnet boudeur d’une dizaine d’année - lequel, interrompant subitement son jeu et, laissant tels quels sur la moquette bleu sombre moutonnante bateau pirate en plastique et playmobils gribouillés au feutre (dont un entièrement démonté), s'en alla nonchalamment vers la cuisine d'où lui parvenait les appels insistants de sa grand-mère.
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samedi, 03 juin 2006
Et je buvais du sang cuit dans une écuelle d'osier...
(Paru dans la revue Hespéris n°6 - automne 2000)
Une carcasse de lapin, dans laquelle tenait une ville.
J’entrai sans frapper. Quelques verres à pied s’inclinèrent sur mon passage. Sans plier, sans casser, comme ça, d’un mouvement spontané, incontrôlé, presque végétal.
Charmé, j’eus un sifflement admiratif.
Bien trop aigu pour du cristal.
*
Les choses se précipitaient.
L’on m’emmenait je ne sais où.
J’avais commis quelque chose.
Une porte s’entrouvrit, offerte, invitante. Nous passâmes en la regardant, en la reniflant, en la reniant, finalement.
Mon compagnon d’infortune soupira. Ce fut à cette occasion-là que j’eus connaissance de son existence.
Discrète, efficace et assez sympathique, somme toute.
Lorsque le temps le permettait, il tressait. Osier, rotin, jonc, paille, poils de carotte, tout y passait. Si bien que nous dûmes bientôt partir défricher d’autres parcelles de la cellule.
Mais nous manquions de moyens de transport, exceptés les jours de tressaillements où il suffisait de surfer sur un mascaret de peau flasque, en tâchant de bien se maintenir à la surface.
Les jours de soubresauts, nous pouvions être projetés bien au-delà de notre destination initiale. C’était un risque.
Les jours de tressaillements, non.
Cette constatation me rendit plus serein ; et je me promis de m’adapter le plus tôt possible à ce nouveau rythme de vie, pour faire bonne figure lors du procès.
*
Mon compagnon d’exil (je n’ai jamais vraiment su comment il se prénommait), lorsqu’il ne tressait pas, demeurait assoupi les doigts croisés sur le ventre, « en signe de deuil », expliquait-il souvent, en m’adressant un clin d’oeil entendu.
Cela ne l’a aucunement empêché de disparaître, un beau jour, pour réapparaître quelques années plus tard, avec sur les lèvres des vestiges discrets de ce sourire espiègle.
Entre-temps, moi, je n’avais rien fait de particulier.
A part adresser des centaines de réclamations à la Direction pour obtenir - à défaut d’une draisienne (on pouvait toujours rêver) - au moins un grand bi, ou tout autre véhicule bucolique.
Mais l’on me fit savoir que je n’en aurait point l’utilité : l’ouverture de la chasse était prévue pour le jeudi en quinze.
*
Les tressaillements succédèrent aux tressaillement, et les soubresauts aux soubresauts.
Nous vieillissions.
La peau de notre abdomen devenait flasque et distendue, comme celle du lapin.
Il me vint le soupçon qu’après tout, nos corps eux aussi pouvaient parfaitement abriter une vie infinitésimale et secrète. Quelques lilliputiens désoeuvrés et solidaires accroupis ou couchés sur des nattes, se tressant les pouces dans l’attente d’un hypothétique procès truqué.
Froissard, mon compagnon d’infortune, n’eut pas même droit à ce privilège. Il fut rejoint par une balle perdue en pleine face, un jour où - bien imprudemment - il s’était approché de trop près d’un des hublots fraîchement percés, afin de suivre les péripéties d’une interminable chasse au lapin, un très gros.
Tout fut si soudain. Une pluie de fiel illumina mes narines.
Au-dehors, l’homme à la moustache avait fait mouche et exultait, rougeaud, essoufflé, obscène.
Agenouillé à même la terre battue, mon ami gisait la tête dans sa dernière réalisation de rotin : une écuelle presque achevée, aux lignes pures, à la texture parfaite.
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Le temps passa.
Encore.
Les brèches s’agrandirent.
Chassant les remugles, un vent fou chargé de graminées et de spores sifflait parfois entre les poutres thoraciques du haut desquelles pendaient quelques lambeaux de muqueuse brunâtre et racornie.
Depuis belle lurette, la Direction n’envoyait plus personne pour colmater.
Puis défilèrent encore quinze ou vingt générations de badauds piégés, punis dans leur curiosité comme moi je l’avais été jadis.
Contrairement à toute attente, je ne liai aucune amitié. Car je n’appris à tresser à personne.
*
Puis le temps ne passa plus.
Puis, repris sa course, pour s’immobiliser, cette fois - presque définitivement - figé en une formidable spirale de rotin.
De loin en loin, de timides contorsions agitaient encore celle-ci, accompagnées de ce grincement caractéristique que produisent les vieux paniers lorsqu’on les charge de victuailles.
Mais le temps était trop bien ficelé, ligoté, à son tour piégé.
Il ne repartirait plus.
Notre carcasse cessa soudainement de se décomposer. Eternelle momie, ruine immuable qui ne partirait jamais en poussière.
Et moi, suspendu dans l’absence de devenir, figé au coeur même de mes circonvolutions de journées et d’heures cristallisées, fibres devenues fibres, je comptais les noeuds, invariablement, et parfois - oui, parfois - je buvais du sang cuit dans une écuelle d’osier.
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